p leclerc061En tant qu’élus, en tant qu’adultes, nous butons sur des présupposés qui altèrent notre analyse d’une jeunesse en constante mutation dans un monde globalisé. Nous ne pouvons pas faire appel à notre mémoire d’ex-jeune pour comprendre les représentations de la jeunesse d’aujourd’hui. Le monde et ses représentations ont profondément changé. C’est un problème car pour pouvoir agir ensemble, il faut se comprendre. C’est pourquoi, nous participons à la recherche-intervention « Esprit critique » conduite par Joelle Bordet, pour à la fois conforter nos intuitions et remettre en cause des certitudes pour développer des politiques publiques.


L’étude est venue confirmer nos hypothèses sur les processus d’humiliation à l’œuvre en direction des jeunes des quartiers populaire. Une double humiliation.


Humiliation du fait de l’appartenance aux couches populaires, celles qui sont rendues invisibles et que l’on veut désincarner de toute dynamique sociale. Dévalorisée médiatiquement, politiquement, socialement, historiquement, l’appartenance sociale de la jeunesse des quartiers devient un héritage vide de sens, qui ne permet pas l’estime de soi et de son groupe social. La pensée unique de « la mixité sociale » est là pour vous dire que ça ira mieux quand d’autres viendront vivre à coté de vous !


Humiliation par l’origine des parents (être maghrébin ou d’Afrique noire) étant une des raisons de la remise en cause quotidienne de leur appartenance à la communauté nationale (contrôle au faciès, discriminations à l’emploi, racisme…) se double de leur appartenance religieuse (ou supposée) de confession musulmane. « La guerre des civilisations » de Bush a ses traductions concrètes dans l’espace national : le musulman devenant la figure de l’étranger, du migrant invasif, voire de l’ennemi intérieur par assimilation au terrorisme.


Cette double humiliation peut bloquer la capacité d’intervention des couches populaires, de la jeunesse. Elle produit du ressentiment, de la méfiance, de la haine de soi et de l’autre. Mais la « recherche intervention » nous montre que les jeunes développent aussi des nouveaux moyens d’agir qui donnent sens à leur existence, moyens que nous adultes, n’avons pas entièrement saisis. Leurs rapports au monde, à la globalisation, à l’information et à leur existence nourrissent des comportements de rupture avec la société dans sa conformité et nous les retrouvons dans des lieux et espaces-temps inattendus : ils réinvestissent le champ du religieux, de la solidarité, de la géopolitique pour redonner du sens à leur existence singulière, pour exister et se construire une histoire personnelle, chercher à transformer le monde.


Cela nous amène à penser des axes de travail qui relèvent des valeurs de dignité et de respect. Bien que ces catégories soient philosophiquement discutées (notamment la dignité), il nous paraît indispensable, en tant que responsables politiques, de nous en saisir et à travers elles, d’interroger le sens que produisent nos actions avec la jeunesse.


Ce constat nous amène à penser des stratégies nouvelles :
- Comment transformer le monde, comment le faire ensemble, à partir de quelle expérience commune avec les jeunes ?
- Comment accompagner les jeunes en respectant leurs revendications, les aider à verbaliser leurs intentions et conduire des actions constructives ?
- Comment leur donner le sentiment d’appartenances communes sur la base de valeurs partagées ?
- Comment réinvestir la vision géostratégique des jeunes pour les confronter dans nos débats, et déconstruire et reconstruire leur vérité ? Par exemple, on peut déconstruire une solidarité avec la Palestine sur une base religieuse, pour la reconstruire sur le droit à l’autodétermination d’un peuple palestinien divers dans ses croyances.


Il s’agit donc d’aider chaque jeune à travailler son identité pour en être fier, non pas pour s’enfermer dedans mais pour sortir d’une forme d’unicité, pour aller vers une identité multiple, ouverte sur le monde et les autres. Une identité qui reflète la réalité de leur vécu, assez forte pour avoir assez d’assurance et d’envie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Une identité qui met à l’aise sur sa place du local au mondial.


Pour lutter contre les ruptures, dont certaines mènent à la radicalisation, la réponse moralisatrice, qui met en exergue les valeurs d’une République mythique ne résout rien, car elle dit aux jeunes qu’ils sont en dehors du champ de la société et que cette réponse viendrait les faire « rentrer dans le rang ». Or notre jeunesse pointe du doigt que le problème réside de la non-réponse et la non-application de la devise républicaine par le politique.


Face à ces contradictions, les élus locaux peuvent se saisir de la question de la jeunesse et son rapport au monde en banalisant le fait religieux (pour ne pas faire de l’islam un sujet central, source de tous les maux), en repolitisant par le conflit politique, « projet de société contre projet de société », en réinvestissant le champ du local, celui de la proximité politique, de l’expérience commune, en travaillant sur la bienveillance de la part de la communauté des adultes en direction de la jeunesse.


La réflexion nous amène à poser une question simple mais essentielle à notre époque : quelles sont les conditions de notre bonheur et de notre épanouissement individuel et collectif?

 

Patrice Leclerc

Maire de Gennevilliers


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