Tribune parue dans le journal l’Humanité le 8 avril 2026 https://www.humanite.fr/en-debat/budget/loi-de-finances-2026-letat-punit-les-villes-industrielles
En 2010, lorsque Nicolas Sarkozy décide de supprimer la taxe professionnelle l’Etat s’engage à compenser cette perte de ressources des collectivités locale en créant la dotation de compensation de la réforme de la taxe professionnelle (DCRTP). Cette compensation était déjà une baisse de ressource car elle n’a jamais été réajustée sur l’inflation. La DCRTP compte pour huit millions dans les recettes de la ville de Gennevilliers.
En 2025, la dotation a baissé à sept millions. En 2026, elle tombe à zéro. Pas de transition, pas de concertation, pas de dispositif d’accompagnement. Une recette structurelle disparait du budget communal comme on raye une ligne sur un tableur.
Ce n’est pas un ajustement technique. C’est une rupture de la parole de l’État. La DCRTP a été créée en 2010 avec un engagement précis : garantir aux collectivités la neutralité financière de la suppression de la taxe professionnelle. Quinze ans plus tard, le gouvernement Macroniste renie la parole de l’État sans consulter ni informer les communes concernées.
Et la DCRTP n’est pas la seule mesure qui frappe les villes industrielles. La réduction de 25 % des compensations sur les locaux industriels coûte 800 000 euros à Gennevilliers. La suppression du FCTVA en fonctionnement, 600 000 euros. Des pertes qui s’ajoutent à la hausse des cotisations CNRACL, 800 000 euros par an jusqu’en 2028. Total : près de 10 millions d’euros de pertes annuelles. Sur la durée du mandat, ce sont 60 millions d’euros de recettes qui s’évaporent. Pour une ville populaire de 50 000 habitants, le choc est considérable.
Le plus déconcertant, c’est la contradiction. Le même État qui demande aux villes industrielles de porter la réindustrialisation du pays leur retire les moyens de le faire. Il devient plus intéressant fiscalement de construire du logement que de conserver des terrains pour l’activité économique!
Gennevilliers réserve près de 800 hectares sur 1200hectares aux activités économiques, dont encore beaucoup d’activités industrielles et le premier port fluvial d’Île-de-France. Des entrepôts, des usines, des activités logistiques qui alimentent l’économie francilienne. La commune accompagne les mutations économiques, reconvertit les friches, organise une maitrise foncière pour permettre l’accueil d’activités productives. Ce travail de fond ne se mène pas sans investissement public. Or c’est précisément cet investissement que la loi de finances 2026 rend impossible.
À Gennevilliers, la ville est engagée dans de vastes programmes de renouvellement urbain en plus de l’aménagement économique. Ces projets exigent un engagement financier soutenu de la commune. Comment le maintenir quand l’État, lui, se désengage ? Nous ne gérons pas la ville à la petite semaine, nous planifions, nous projetons, mais cela n’est possible qu’en maitrisant aussi nos ressources financières, en faisant confiance en la parole et la continuité de l’Etat.
La question dépasse Gennevilliers. Partout en France, les communes industrielles subissent le même choc. Ce sont souvent des villes populaires, des territoires où les besoins sociaux sont les plus forts et où le service public de proximité constitue le dernier rempart contre le décrochage. Frapper ces villes, c’est frapper celles et ceux qui y vivent. C’est aggraver les inégalités territoriales au moment où chacun reconnaît qu’elles sont devenues insoutenables.
Face à cette situation, Gennevilliers a engagé un recours devant le tribunal administratif et déposée une Question Prioritaire de Constitutionnalité. Le principe de libre administration des collectivités territoriales et la garantie de leurs ressources sont en jeu. Des courriers ont été adressés au Premier ministre, au ministre de l’Action et des Comptes publics et au préfet des Hauts-de-Seine.
Ce que nous demandons est simple : que l’État tienne sa parole. Qu’un mécanisme de compensation soit mis en place pour les communes touchées. Que les territoires qui font vivre l’industrie ne soient pas sacrifiés sur l’autel du redressement budgétaire.
On ne construit pas la souveraineté industrielle en asphyxiant les communes qui la rendent possible. On ne répare pas la fracture territoriale en retirant leurs moyens aux villes populaires. La loi de finances 2026, sur ce point, marche à contresens de l’intérêt général. Il est indispensable d’inverser cette logique, c’est pourquoi je propose aux maires de toutes tendances politiques touchés par cette mesure scélérate de s’associer à nos démarches et à une rencontre prochaine avec le gouvernement sur ce sujet.
Patrice Leclerc
Maire de Gennevilliers (Hauts-de-Seine)



