Préparer la victoire, organiser le pessimisme

Patrice Leclerc
communiste patrice leclerc Actualités générales

3-5 juillet – Salle des fêtes, de Gennevilliers
PROGRAMME du vendredi 3 juillet
 19h / PLENIERE :  Une université d’été politique de pré-campagne : Pourquoi **
Nous ne sommes pas à l’abri d’une bonne surprise – Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers
2005-2026 : Une gauche de rupture accouchée par 20 ans de mobilisations et de résistances – Stathis Kouvélakis, philosophe, membre de la rédaction de Contretemps
Politiser l’espoir et politiser le pessimisme – Simon Assoun, Tsedek !
La France bascule. Quel impact pour : la Palestine ? Rima Hassan, députée européenne FI (vidéo)
le Sud global ? Aminata Dramane Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali, militante alter mondialiste
les Outre-mer ? Françoise Vergès, politologue, militante décoloniale
les classes populaires  ? Kenza Doukhi, militante antifasciste et décoloniale
Intervention des Soulèvements de la terre

——

Intervention de Patrice Leclerc, « Nous ne sommes pas à l’abri d’une bonne surprise »

Tout d’abord, comme maire, je vous souhaite la bienvenue à Gennevilliers, ville populaire qui compte le rester. Ici, nous avons beaucoup de défaut, mais nous avons une qualité c’est d’essayer de faire ce que l’on dit, même si c’est difficile. Ainsi quand on se dit fier d’être du monde du travail et de la création, fier d’être du monde populaire et que nous voulons le rester. Ici on ne change pas la population sous prétexte d’une soit disante mixité sociale qui conduit à la gentrification, ici on améliore notre ville avec et pour les habitants tels qu’ils sont.

Nous y arrivons, car nous devons être la seule ville de la métropole où les couches moyennes et populaires ne sont pas chassé par la spéculation immobilière, grâce à nos 70% de logements sociaux. L’évolution de la ville montre que le nombre d’ouvrier augmentent, le nombre d’employés augmente, le nombre de cadre augmente.

Personne ne remplace personne. Nous cherchons à développer un projet politique que nous intitulons : inventons un nouvel art de vivre populaire.

 Une ville de 51 000 habitants avec 40 000 emplois dont 26% d’emploi industriel, 30% des habitants qui vivent et travaillent à Gennevilliers, mais aussi un fort taux de Chômage, une jeunesse qui vit la discrimination sociale et raciste. Une ville qui a besoins des réflexions et de l’action des gens comme vous.

Mais je ne suis pas là pour faire l’office du tourisme.

Je vous remercie de me donner l’occasion de vous faire part de mes réflexions, dans la situation politique actuelle a la fois comme maire communiste et comme coordinateur d’alternative communiste, un réseau de plus de 800 personnes à travers la France, membres ou non membres du PCF qui pensent que le communisme peut encore être utile pour ouvrir une perspective politique avec le peuple de gauche à condition qu’on tire les leçons des échecs passés voir des crimes commis au nom du communisme, qu’on s’adapte aux conditions économiques, sociales, politique de notre temps qui ne ressemble pas au XIX, ni au XXe siècle.

C’est peut-être une bonne surprise pour vous, mais le maire communiste que je suis, pense qu’il faut essayer de développer le communalisme. Qu’il s’agit d’une réponse politique à la crise politique, sociale et écologique de notre temps. Il faut modifier notre rapport au pouvoir et à l’État pour lutter contre toutes les dominations.

Nous vivons une époque à nulle autre pareil. Le vivant se rebelle contre la domination capitaliste avec plus de force que ce qu’a pu le faire la classe ouvrière dans notre histoire. La COVID a paralysé le monde. Les canicules donnent à voir ce que nous aurons à vivre puissance 10. Plutôt à survivre. Cela se passe à l’échelle mondial, et avec des conséquences vécues par chaque corps humain aussi.

Pour continuer à extraire toujours plus de plus-value, le capitalisme a besoin de pouvoir continuer à brutaliser le vivant, la planète et les êtres humains. Il a besoins d’imposer son ordre destructeur par des régimes d’extrême droite.

Ainsi la philosophe Caelia Gillepsi dans son ouvrage intitulé Panliberalisme, écrit: « L’extrême droite est dans un lien de collusion d’intérêts avec le régime panlibéral. Elle a tout intérêt à le voir s’étendre à l’échelle internationale, car sa propre expansion en dépend. Le nouveau régime subverti en effet les États de droit et démantèle les corps politiques. Il atomise les peuples et produit une masse d’homme désaffiliés; Il surexpose des hommes atomisés à la violence économique, sans syndicats et sans partis pour les défendre, il engendre une privation de droits proportionnelle à la faiblesse relative de leur pouvoir d’achat. L’extrême droite n’a qu’à attendre que le processus aboutisse. Elle engrange, année après année, les produits de cette machine à fabrique des hommes apolitiques. Elle capitalise les hommes atomisés qu’il produit.« 

C’est gigantesque et dans le même temps, la réponse nous amène à travailler à taille humaine.

Je n’ai pas la naïveté de croire que l’on change le monde seulement à partir de la commune mais j’ai l’intuition que la commune, les pratiques et idées développées à l’échelle des communes sont utiles et nécessaires, pour contrer les idées dominantes actuelles, construire des rapports de force, élaborer de nouvelles idées et pratiques, pour dépasser durablement le système capitaliste. Je pense aussi que les pratiques participent à la construction d’idées.

Ainsi je partage une réflexion de l’anarchiste Murray Bookchin, qui a écrit sur l’écologie sociale, sur le municipalisme libertaire qui écrit :

« Les grandes périodes historiques de transition nous montrent qu’il faut laisser les flots montants du changement social trouver spontanément leur niveau.
Les organisations d’avant-garde ont provoqué des catastrophes répétées chaque fois qu’ils ont cherché à forcer des changements que le peuple et les conditions du temps n’étaient pas en mesure de soutenir matériellement, idéologiquement et moralement.
Là où des changements sociaux provoqués ne s’alimentaient pas à une conscience populaire formée et informée, ils devaient finalement être imposés par la terreur- et les divers mouvements se sont sauvagement retournés contre leurs idéaux humanistes et libérateurs les plus chers et ont fini par les dévorer. »

Il y a matière à réflexion sur ce qu’écrit le chercheur et auteur québécois Jonathan Durand Folco :

« L’émancipation n’est pas seulement le travail (bien que celui-ci demeure un enjeu fondamental), mais la réappropriation démocratique des milieux de vie, c’est à dire la possibilité de prendre part aux décisions collectives sur l’ensemble des enjeux qui affectent nos conditions d’existence. »

Voilà pour moi un des enjeux essentiels: la municipalité, la commune, peut et doit être un point d’appui pour cette réappropriation. Nous devons repenser un municipalisme du 21ème siècle, un communalisme qui se fixe comme objectif de lutter contre l’apolitisme qui détruit nos capacités d’agir.

Si l’usine, l’entreprise, n’est plus le lieu où se développe le sentiment d’appartenance de classe, d’appartenance à un groupe social, et de fierté d’en faire partie, peut-être que la commune doit, pour nous, être ce lieu. Un lieu où l’on pourrait se fixer comme objectif d’unir producteurs et consommateurs, citoyen·nes et salarié·es, ou la personne se retrouve dans toutes ses dimensions en capacité d’agir sur son cadre de vie et de travail. À terme, c’est sûrement à ce niveau qu’il faudra réfléchir définition des besoins, objectifs de production des entreprises, aménagement du territoire…

Et si les ‘communs’ ne sont pas des choses, mais consistent en des pratiques sociales et des relations sociales, c’est à partir de la commune que nous pouvons nous atteler à ce travail en développant de la coopération sociale, des activités autoorganisées, un sentiment de classe et d’identité locale ouverte sur le monde

Ces activités sont « déjà-là » par des activités autoorganisées de communisation comme les jardins partagés, les banques de temps, le code source ouvert (open sourcing), le réseau étudiant à Gennevilliers, les AMAP, les boutiques associatives, les réseaux des familles monoparentales… Ce sont aussi les solidarités que l’on a pu voir dans nos quartiers pendant la COVID. En même temps qu’elles produisent des biens et services, ces solidarités produisent aussi de la communauté.

Ces expériences sont encore insuffisantes mais nous pouvons soutenir l’auto-organisation des habitant·es et salarié·es d’un territoire, autour de plusieurs enjeux et particulièrement celui de  

  • Démarchandiser un maximum d’activités, prestations et services,
  • Travailler la place et notre rapport au vivant pour répondre aux enjeux climatiques et environnementaux.
  • Développer une écologie populaire, qui ne dit pas aux gens ce qu’ils doivent sacrifier, mais qui procède par de la délibération commune, de la dispute, pour s’informer des enjeux, redéfinir nos besoins, valoriser un savoir-faire populaire de réparation, de frugalité pour sortir du modèle dominant du consumérisme.

J’ai beaucoup cité d’auteurs et penseurs anarchistes, car s’ils n’ont pas de solutions toutes faites, il y a de ce côté quelques apports de réflexion sur le rapport au pouvoir, la place de l’auto-organisation pour la démocratie, le dépérissement de l’État qui permettent de traiter quelques erreurs que le mouvement communiste a pu commettre dans son histoire.

C’est aussi en tirant des leçons de nos échecs passés qu’Alternative politique propose d’aborder les prochaines échéances électorales et pas seulement les élections.

Le danger de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite devrait concentrer l’attention de toutes les forces politiques de gauche et au-delà.

Pour ma part, je pense que notre rôle de communiste face au danger fasciste, est de contribuer au rassemblement le plus large possible pour empêcher l’extrême droite au pouvoir.

Cela engage sur 2 axes:

Premier axe: travailler au rassemblement le plus large possible contre le danger d’extrême droite autour du candidat le plus à gauche le mieux placé pour arriver au second tour.

Cela veut dire de mener le débat pour faire mesurer le danger de l’extrême droite et d’agir contre l’idée de deux gauches irréconciliables pour favoriser ce rassemblement au premier et au second tour. Bref, notre objectif doit être de gagner l’élection présidentielle à gauche et bien à gauche, c’est mieux.

Mais on peut faire obstacle à l’élections en 2027 à l’extrême droite et que ce ne soit que reculer pour mieux sauter car les conditions des progrès de son influence n’auront pas été combattu.

C’est donc le deuxième axe: c’est la bataille idéologique et concrète contre le capitalisme prédateur qui a besoin d’autoritarisme, d’humiliation, de concurrence entre les êtres humains pour dominer.

C’est une bataille idéologique et sur le terrain pour redonner espoir dans un projet politique émancipateur qui travaille une prise de pouvoir par le bas, par des groupes autogérés, par la relance de comités locaux de Front populaire, par l’expérience de luttes communes, pour faire en sorte que si la gauche gagne, ne pas reproduire l’erreur d’une pensée étatiste qui rapidement trahis, et si nous perdons les présidentielles créer les conditions de la résistance et de la contre-offensive politique.

Bref, tout cela est plus facile à dire qu’à faire, mais nous devons le faire, et dans ce climat anxiogène, je termine par une remarque:  Toutes les révolutions ont été des surprises pour leur contemporains, elles n’ont jamais eu lieu là où nos meilleurs penseurs les avaient prévues. Bref, nous ne sommes pas à l’abris d’une bonne surprise.

https://www.youtube.com/live/65uAJDjGySs?si=MgvCzM32S7pBhfCY